Mallarmé, « Apparition » : le rire arrive avant le visage

10 septembre 2026·La joute du jeudi

Un jeudi sur deux : un vers d’un grand poète, une lecture courte, et un quatrain qu’il vous reste à finir.

Et dans le soir, tu m’es en riant apparue

Stéphane Mallarmé, Apparition, 1863

Ce que fait ce vers

Mallarmé aurait pu écrire « tu m’es apparue en riant ». Il a glissé le gérondif entre l’auxiliaire et le participe, et ce seul déplacement change l’ordre du monde : on entend d’abord le rire, la figure vient après. L’apparition n’est pas vue, elle est entendue.

Il y a aussi ce « tu m’es », et non « tu es apparue ». Le datif fait de l’apparition une chose adressée, presque un don. Elle ne survient pas : elle lui est donnée.

Et le vers d’avant tient déjà un lieu — « dans la rue » — que le rejet vient doubler d’une heure : « Et dans le soir ». Elle apparaît deux fois, dans un espace puis dans un moment. C’est ce redoublement qui fait qu’on ne sait plus très bien si elle est venue ou si elle a été rêvée — et Mallarmé n’a jamais eu l’intention qu’on le sache.

Un dernier mot, plus personnel. Ce poème est celui de l’azur : « De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles ». On croit chercher une couleur, on remonte à un poème de 1863. Mon bleu vient de là, et je ne l’avais pas compris avant d’écrire ces lignes.

Le poème entier

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs
Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.
— C’était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S’enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.
J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m’es en riant apparue
Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

Texte dans le domaine public. Seize alexandrins à rimes plates, une seule phrase ou presque, et pas un seul verbe qui affirme qu’elle est vraiment venue.

La joute — à vous les deux derniers vers

Je pose deux vers en réponse à Mallarmé ; vous écrivez les deux suivants.
Le quatrain n’est pas de moi, il est de nous deux :

Ton sourire, ce jour, m’est apparu velours,
au ciel d’un rendez-vous où tu n’es pas venue.

Les quatre fins

Trois personnes sont venues fermer ce quatrain, et mon fils Léo s’y est mis hors joute.
Trois joueurs, trois façons de rimer : croisées, plates, embrassées. Le même quatrain quatre fois, et jamais la même chute. Il n’y a pas de classement — chacune a trouvé quelque chose que les autres n’ont pas trouvé.

Et j’ai goûté l’absence, sous un ciel bien trop lourd
Cherchant en vain ta chair, dans une pensée nue.
@aunryz

Arrivé soixante-deux minutes après l’ouverture. Rimes croisées : « ta chair » répond à « velours », deux mots de toucher, et « pensée nue » retourne « pas venue ». La langue répond à la langue.

Cruelles incertitudes aux impromptus atours
Il s’élance aux cieux y dessiner les nues
@xX0v0Xx

Douze pieds tenus par l’oreille du musicien : il-s’é-lan-ce-aux-ci-eux. Le « y » y fait la syllabe et le sens à la fois.

Dans l’ombre d’un désir que nul mot n’a connu,
Un songe entre mes mains s’est lentement perdu.
@PoetiChris

Le seul à avoir rimé plat, comme la consigne le demandait ; et le seul à faire de l’absence le sujet plutôt que le décor.

Lumière d’une heure où fredonnant sans tenue
D’une étoile mauve j’attendais le retour
Léo · hors joute

Léo est mon fils : on ne juge pas son fils, il joue hors concours. Rimes embrassées, les seules du lot : le quatrain se referme sur son premier vers. Et là où Mallarmé fait entendre un rire, il répond par un fredonnement.

La règle de la joute : deux vers à la mesure de ceux qu’on vient de lire, qui riment entre eux. La rime est libre. Le dernier mot ferme le quatrain, ne le donnez pas trop vite. Le français n’est pas votre langue ? Répondez dans la vôtre : deux vers qui se répondent, la mesure comme vous l’entendez.

Celle-ci est close. Ouverte le jeudi 10 septembre à 20 h, refermée le dimanche. Les quatre chutes reçues sont ci-dessus, signées du nom de leur auteur ; retrait sur simple demande, sans discussion.

La prochaine : la joute n° 2 paraît dans quinze jours — ouverture un jeudi à 20 h sur X, chez @Emirelo, chutes rassemblées le dimanche.

Mallarmé écrit une apparition ; je réponds par une absence. Le sourire vient, la personne non. Et je lui reprends sa tournure : m’est apparu.


La joute du jeudi — un jeudi sur deux, un vers d’un grand poète, une lecture courte, et un quatrain ouvert. Sur X : @Emirelo · #LaJouteDuJeudi

© Emirelo

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