La joute du jeudi · n° 2
Ce n’est pas sur l’asphalte des feuilles qui tombent
que tu m’attendras longtemps.
Toi et moi, dans l’adagio de Vivaldi,
nous nous retrouverons encore.Anna Akhmatova, Visite nocturne, 10-13 septembre 1963 — traduction Emirelo
Не на листопадовом асфальте / Будешь долго ждать. / Мы с тобой в Адажио Вивальди / Встретимся опять.
Anna Akhmatova (1889-1966)
Elle s’appelait Anna Gorenko. Son père ne voulait pas voir son nom sur des vers ; elle prit celui d’une arrière-grand-mère tatare, Akhmatova, et c’est sous ce nom emprunté qu’elle devint la voix de l’amour à Saint-Pétersbourg. Son premier livre, Le Soir, paraît en 1912 : des poèmes courts, presque des gestes, où l’on dit un chagrin sans jamais le nommer.
Puis le siècle lui passe dessus. Son premier mari, le poète Nikolaï Goumilev, est fusillé en 1921. Son fils Lev est arrêté, relâché, arrêté encore. Elle passe dix-sept mois dans les files d’attente devant les prisons de Leningrad ; de là naît Requiem, qu’elle n’ose pas garder sur papier : des amis l’apprennent par cœur, et elle brûle les feuillets. En 1946, le pouvoir la traite de « moitié nonne, moitié catin » et l’exclut de l’Union des écrivains. Elle aurait pu partir. Elle reste.
Les dernières années lui rendent un peu de lumière : un prix en Italie, un doctorat à Oxford en 1965. L’été, elle écrit dans une petite maison de bois à Komarovo, au bord du golfe de Finlande, qu’elle appelait « la cabane ». Elle meurt le 5 mars 1966.
Ce que fait ce poème
Elle a soixante-quatorze ans. Visite nocturne appartient au cycle Vers de minuit, et il s’ouvre sur une épigraphe qui ferme toutes les portes : « Tous sont partis, personne ne revient. »
Et pourtant elle donne rendez-vous. Mais pas où on l’attend : pas sur le trottoir, pas dans l’automne, pas dans la longue attente sous les feuilles qui tombent. Elle écarte d’abord le lieu des amants ordinaires, puisque la phrase commence par une négation, puis elle en choisit un autre : un adagio de Vivaldi.
C’est là que tient tout le poème. Un adagio n’est pas un endroit, c’est une durée. Il n’existe que le temps d’être joué, et il existe de nouveau chaque fois qu’on le rejoue. On peut y entrer à tout âge, de n’importe quelle ville, et plus loin dans le poème elle le dit elle-même : l’archet ne demande pas comment on est entré.
Il y a enfin ce petit mot, « encore » (опять), que la traduction de mon recueil avait laissé tomber et que j’ai tenu à remettre. Il change tout : ce n’est pas une première rencontre, c’est un retour. Une femme qui a perdu presque tout le monde place les retrouvailles dans la seule chose qui revient à coup sûr : une musique qu’on remet.
Le poème ne finit pas dans la joie : l’inquiétude de l’autre finira par l’emporter loin du seuil, vers l’eau glaciale. Le rendez-vous dure ce que dure l’adagio. Pas une mesure de plus.
Un dernier mot, plus personnel. L’absence et les retrouvailles sont mes deux mots. Je n’avais jamais pensé qu’on pouvait donner rendez-vous à quelqu’un dans une musique. Désormais, quand un morceau lent recommence, je sais qu’il y a peut-être quelqu’un qui entre.
Anna Akhmatova n’est pas dans le domaine public : seuls ces quatre vers sont cités, pour la lecture, traduits du russe par Emirelo. Le poème entier se lit dans les éditions de ses œuvres.
La joute — à vous les deux derniers vers
À ses quatre vers répond une strophe de quatre. J’en écris deux, vous écrivez les deux suivants. La strophe n’est pas de moi : elle est de nous deux.
qu’une fleur portera ton nom.
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La règle : deux vers libres qui riment entre eux. La rime est libre.
Le français n’est pas votre langue ? Répondez dans la vôtre — deux vers qui se répondent.
Ouverture le jeudi 24 septembre à 20 h, réponses sous le fil jusqu’au dimanche. Dimanche, toutes les chutes paraissent sur cette page, signées du nom de leur auteur, avec un lien vers son compte.
Akhmatova dit « pas là », puis « c’est dans un adagio ». Je reprends sa tournure et son futur, et je m’arrête sur la négation : le « c’est dans… », c’est à vous de le trouver.
Les retrouvailles sont l’un de mes fils rouges : mes poèmes de retrouvailles.
La joute du jeudi — un jeudi sur deux, les vers d’un grand poète, une lecture courte, et une strophe ouverte. Sur X : @Emirelo · #LaJouteDuJeudi
La joute n° 1 : Mallarmé, « Apparition ».
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